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Journées nationales de l'écoute

AFFICHE-ECOUTECommentaires à partir de l’exploitation du questionnaire
Approche socio-anthropologique
TOUIL Ahmed Nordine
Novembre 2014

Introduction

Réaliser une enquête sur l’écoute, et en filigrane sur les dispositifs d’écoute, suppose la mobilisation de dispositifs d’enquêtes considérables. Pour réaliser cette dernière et compte tenu des moyens dont nous disposions, nous n’avons qu’investi le questionnaire comme élément d’appréhension du réel sur cette thématique, avec cependant un avantage certain : la mobilisation d’un nombre important d’acteurs (professionnels ou bénévoles) qui ont permis une « bonne circulation » des questionnaires et le retour d’un panel riche et hétéroclite de répondants. Il est vrai que si nous avions pu nous inscrire dans une observation fine des dispositifs, une interrogation de leurs agents (écoutants), et une rencontre de leurs usagers (écoutés), cela aurait constitué un avantage indéniable. Il manque donc à notre démarche une dimension ethnographique, c’est à dire l’observation fine et précise des pratiques, des interactions, des usages pour nous permettre de produire une photographie rigoureuse de cette dimension de l’écoute à l’épreuve sur le terrain.

Que ressort-il de cette enquête ?

Tout d’abord, un certain nombre de paradoxes.

De manière générale et lorsque les questionnements et réponses deviennent plus précis, nous sommes assez vite en rapport avec des réponses paradoxales : dire et ne pas dire, confier et éviter, exprimer ce dont on n’a pas besoin et déclarer le contraire, etc. On est au fond ici, dans une économie des sentiments et des émotions difficile à identifier et à gérer.

Cette enquête vient par ailleurs nous éclairer sur certains aspects de l’écoute et des écoutants.

En tant que mode de prise en charge de personnes confrontées à des difficultés personnelles, les dispositifs d’écoute s’inscrivent dans une politique particulière, celle : « d’une forme de gouvernance par l’écoute ». Je m’explique : L’écoute demeure aujourd’hui un des endroits sensibles de nos modalités interactionnelles car elle semble faire défaut pour de nombreuses personnes de toutes conditions. Avec une antilogie, malgré l’offre d’écoute réelle : famille, amis, associations, dispositifs, demeurent des points noirs, des « espaces névralgiques » ou la dimension de la souffrance semble être indicible, tout comme elle semble parfois souffrir d’absence de réceptacle, c’est à dire d’espace pour pouvoir être entendu.

Autre paradoxe :

Certains de nos objets nous suivent de partout (téléphone, smartphone, ordinateur), nous accompagnent partout (quand ils ne sont pas « doudouïsés » – transformés en objet transitionnels, ou fétichisés). Nous recevons de nombreux messages chaque jour, plusieurs appels et la plupart d’entre nous sommes « connectés », (y compris certains pendant la relation pédagogique et peut-être ce soir !), les forums de discussions se comptent par milliers... Nous vivons en quelque sorte dans un monde d'hyperconnectés, tout en demeurant des « solitaires connectés » (S. Guérin). L’investissement des écoutants en direction des supports d’écoute aujourd’hui, associations, bénévoles, professionnels (alors que l’enquête témoignent pour un certain nombre d’écoutants de ressources dans l’environnement proche de ces derniers), ne peuvent pas uniquement s'expliquer que par un besoin de parler. Mais bien par un besoin d'être... écouté. Être écouté, c’est « être » au sens d’exister, au sens d’être « reconnu », au sens d’être « entendu » dans son être et son existence. Etre écouté, c’est être reçu dans sa réalité et sa subjectivité d’acteur, de personne, d’entité. Être écouté, c’est être accueilli, être reçu, être rencontré dans son être intérieur. Cela induit d’inscrire les écoutants du côté d’une politique de la subjectivité ou une politique de la reconnaissance (Frazer, 2005).

Aussi, dans une société qui démultiplie les outils d’écoutes, de la téléphonie à l’informatique, internet et le développement de la cyber-com, il semblerait que, plus la technologie se développe, plus les liens naturels entre les individus sont distendus. En même temps, l’écoute à distance physique, virtuelle ne saurait a priori remplacer ce qui est un élément fondamental de l’espèce humaine : la nécessaire proximité. Cela vient nous rappeler sur d’autres aspects notre statut singulier d’Être social, qui éprouve l’intense nécessité de faire groupe, de faire corps, d’échanger, de partager. Sur d’autres aspects et en terme d’hypothèses (sans que l’on puisse l’évaluer plus précisément ici), certaines des réponses des écoutés nous invitent à mettre en parallèle deux thèses qui se sont répandues : le déclin de l’institution (F. Dubet, 2002 et J. Ion, 2005) et la montée en force de la notion de souffrance sociale.

Par ailleurs, nous vivons dans une société où la parole a beau sembler être désinhibée en public, elle est en réalité retenue : ceux qui ont vraiment besoin de parler s'autocensurent avant même d'être mal écoutés. Cette retenue nous invite à l’appréhender (mais pas uniquement) par la crainte de la « perte de la face » (Goffman). Derrière les dispositifs semblent aussi se configurer des « « micro- sociétés de la confiance » qui jouent en lieu et place d’institutions (familiales, associatives, professionnelles, etc.) déficitaires de ce point de vue.

Le « succès » des associations qui accueillent et écoutent n’est pas anodin : il se pratique dans ces dernières une « véritable » écoute qui n'interrompt et ne juge pas, avec des formes d’empathie qui la différencient de l'écoute supposée neutre d'un psychologue (désolé cher Ludovic !). Les bénévoles, les professionnels sont des « sujets » formés pour écouter, qui donnent d'eux-mêmes et de leur temps : il y a ici un vrai engagement en direction de ceux qui n'en peuvent plus de parler dans le vide, qui n’en peuvent plus de se taire ou de taire et se terrer tout simplement.

Dans ces rencontres entre écoutants et écoutés, c’est semble-t-il autour du paradigme de la souffrance que semblent se dire les blessures de l’âme et que le mal-être social, psychologique, etc. est entendu. Par conséquent, tout se passe comme si l’écoute en constituait une forme de remède. En même temps et comme le précise Paul Fustier, il y a une différence entre le sujet et l’ayant droit. La performance des écoutants semble être incarnée par leurs capacités à ne pas « enfermer » les écoutés. En effet, la personne qui « bénéficie » d’une écoute l’est librement, indépendante de tout contrat (même symbolique) ; elle n’est pas un simple récipiendaire, n’est pas appréhendée comme ayant droit (configuration classique de l’usager dans le travail social), mais comme sujet. Cette enquête nous suggère dans ses résultats de soulever un autre paradigme de l’aide : l’équation – plus on cherche à aider à s’autonomiser, plus il est assisté et plus on l’assiste, plus on l’installe dans une position d’assisté – est inopérante dans le dispositif écoutant-écouté.

Les motifs de demande d’écoute en disent par ailleurs long : la solitude et les difficultés relationnelles semblent représenter des points forts dans cette enquête : être seul, se sentir seul, avoir du mal à entrer en relation avec l’autre, les autres, traduisent une forme de rupture dans le lien à l’autre, une forme de désengagement dans son rapport à l’autre presque insaisissable.

En même temps, l’insécurité sociale, la montée des incertitudes (Robert Castel), les difficultés socioprofessionnelles, la pression du quotidien, l'épuisement physique et psychologique sont autant de facteurs qui créent ce besoin d’être écouté... Aujourd’hui, il est demandé à chacun d’être prêt à traiter mille et une injonctions de manière concomitante, une exigence à être bien, bon, en pleine forme, toujours souriant, un super parent, un super professionnel, un super grand parent, un jeune avec l’envie, une femme toujours parfaite et à tous points de vue et tout ceci, dans la tempête parfois du quotidien. Cela renvoie « l’injonction de surimplication » (N. LeStrat) qui pèse sur l’individu moderne. La souffrance psychique, la détresse relationnelle, les difficultés de la vie sont désormais les menaces qui pèsent sur chacun d’entre nous. L’écoute, la prise en considération de son être, de son isolement, de sa souffrance, devient alors aujourd’hui une nécessité.ecoute4

La dimension de la dette et du don est également une des pistes que suggère cette enquête. En effet, et d’un point de vue anthropologique, il nous semble qu’il y a une question cruciale derrière le don de paroles et qui serait : qu’est-ce que « ce que dire veut donner ? » (A. Caillé). « La parole se donne, se prend et reprend. Mais qui reçoit ? et Quoi ? (...). A quoi « sert » la parole et ce que parler veut dire » ? Il nous semble alors qu’investir ce que Marcel Mauss développe dans son essai sur le don pourrait contribuer à éclairer les zones mystérieuses qui animent le lien écoutant-écouté.

En conclusion, tout ceci a bien entendu un contexte. Nous vivons aujourd’hui dans une « société du mépris » comme nous la décrit Axel Honneth, ou le repli sur soi devient un réflexe de défense là où la solidarité s’exprimait. Rappelons nous ce que disait ici-même il y a quelque mois et à ce propos le sociologue Serge Paugam : « La solidarité constitue le socle de ce qu’on pourrait appeler l’homme-social : l’homme lié aux autres et à la société non seulement pour assurer sa protection face aux aléa de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son humanité ».

Pour décrire ce contexte et pour terminer, j’emprunterai quelques mots à Roland Gori : « Le cours de la parole a inexorablement chuté. Dans la fabrique des subjectivités comme dans la construction de l’espace démocratique, la parole a perdu de sa dignité, l’homme de parole de sa fierté. Cette dévalorisation continue de la parole s’est réalisée au profit de sa composante instrumentale et numérique : l’information. Parler, c’est tisser des liens entre les sujets et à l’intérieur de chacun d’entre eux. L’engagement du sujet dans sa parole suppose une confiance dans le langage et un amour de la langue qui fait de la quête du sens une drogue dure spécifique, celle de notre « espèce fabulatrice ». Les évènements qui nous arrivent, ceux dans lesquels nous sommes activement impliqués comme ceux auxquels nous assistions passivement n’ont aucun sens en eux-mêmes. Ils n’acquièrent de sens qu’à partir du moment où ils sont « tricotés » par les mailles du langage, que l’on peut les raconter à soi-même et aux autres. (...) ». (Roland Gori - la dignité de penser)

L’ECOUTE : UNE APPROCHE CLINIQUE

Ludovic VARICHON
Psychologue clinicien

I- Écouter, c’est à dire ? Comment écouter ?

L'écoute est une relation, l'écoute est une respiration créatrice.
Écouter n’est pas naturel, écouter est un travail, un effort de suspension, de disponibilité. Écouter, c’est accueillir en soi l’autre, ses paroles, ses hésitations, son stress, son ton, voire son corps, tenir son regard. Écouter engage le corps.

Écouter : une dialectique entre accueillir l'autre en soi et se projeter dans l'écouté.

ecoute2 Écouter nécessite d’ouvrir un espace en soi, pour que l’autre puisse évoquer en nous des images, un récit. Qu’on l’imagine, qu’il s’anime sur cette scène interne mentale. Qu’il nous touche (nous fasse rire, nous fasse peur, nous intrigue).
Écouter c’est entrer dans l’autre par identification et empathie, c’est entrer dans son univers de pensée, c’est vivre une seconde son point de vue tout en restant soi-même et se dire « Ah, oui ! d’accord, je vois, je comprends... ».

Ecouter c’est être actif, actif à tisser une neutralité bienveillante, accueillante (S. Freud). Cela veut dire se taire, cesser de juger en bien ou en mal, modérer l’envie d’agir, d’aider, c’est une acceptation inconditionnelle de l’autre, à être qui il est et à ressentir ce qu’il ressent (cf. C. Rogers, Psychothérapie et relation d'aide). C’est risquer un bout de lien, être là, disponible, animé, soi-même (D. W. Winnicott, Les visées du traitement psychanalytique, in Processus de maturation chez l'enfant).

P. Fustier, dans Les corridors du quotidien, parle de posture en creux qui s’oppose à l’institution du manque à combler, qui s’oppose au culte de l’urgence et à la tentation de combler, remplir ce manque supposé d’amour ou de soin, chez l’autre qui souffre.

Cependant, cette posture en creux, toujours à réanimer (en se désencombrant soi-même, en étant à l’écoute de soi, et de ce que nous fait l’autre, i.e. le contre-transfert) n’a de sens que si de-ci, de-là on restitue quelque chose, un mot, un geste, une hypothèse, une construction, une interprétation peut-être (jamais une solution, jamais une certitude, pas vraiment un conseil).

On héberge en soi ce que dépose l’autre et on le lui restitue transformé, changé, amélioré
(W. Bion parle de fonction Alpha de l’écoutant, apparentée à la fonction maternelle).

D. W. Winnicott dit qu’il faut survivre, c’est-à-dire être là, disponible, (être saisi, vu, perçu) et être utilisé par l’écoutant, tel un objet transitionnel, un doudou (matériel, transformable, indestructible, souple). Il faut aussi avoir un style, une consistance.

Dans l’écoute et l’interaction qui s’en suit, on prête son appareil à penser et on étaye les fonctions symbolisantes (mise en mot, régulation des émotions, capacité à produire des images). En cela, l’écoute, plus qu’un espace de repos, de dépôt, plus qu’un recueil, a une visée thérapeutique. C. Rogers parle d’écoute compréhensive.

Écouter et parler est une dynamique interactive (couplée à montrer, cacher et voir), qui constitue les ingrédients de base de la relation humaine et du lien social, qui, des fois, souvent, se grippe, s’intoxique de 1001 « il faut ! », « tu dois ! », « j’aurais dû », liés à la morale, à la culpabilité, au Surmoi issu de l’enfance.

II Pourquoi parler ? Quel intérêt ? A quoi ça sert ?

Parler à quelqu’un qui est là, devant soi, ou au but du fil, c’est tenter de rester en lien social, dans le réel, c’est s’astreindre à mettre en mots son vécu intérieur, colérique, de vide, de souffrance. C’est nommer en une forme audible pour l’autre, ce que l’on ressent avec un manque de clarté. C’est se risquer à l’échange, se dévoiler, tenter pour le rendre compréhensible à l’autre, de mettre en forme une émotion, un ressenti. C’est se saisir de l’autre comme d’un point d’appui, s’ancrer dans ce temps sécure pour nommer ce qu’il y a en soi, ce qu’un autre nous à fait, pour s’en déprendre. C’est s’entendre dire ce dont on souffre.

Parler, c’est tenter d’employer le langage et l’appareil à symboliser pour s’extraire de l’acte, de l’affect, de la folie aussi. Après on repart avec ce souvenir d’avoir réussi à dire, avec cette production, en sachant qu’un autre était là. On peut regretter ce qu’on a dit, en culpabiliser, regretter de n’avoir pas su le dire correctement, de n’avoir pas osé. Se dire qu’on le dirait autrement. On est sorti de soi un instant, on s’est risqué au langage et à la relation. On a relancé l’appareil à penser. On reste peut-être choqué de ce qu’on a dit. On sait que l’autre ne dira rien, ne nous jugera pas.

On sait qu’on a laissé un bout de soi dans l’autre, quelque part. On y reviendra, on y repense, on relance un dialogue interne, une imagerie interne détoxiquée, ou on est dépris (J. Favret-Saada, Désorceler). Une fraction de seconde on s’est vu ou entendu autrement, de l’extérieur. On est sorti de l’isolement, du risque de l’enfermement psychotique. On a peut- être ri de soi, ou eu honte, ou pris peur de cette inquiétante étrangeté qui est en nous, notre intimité à la fois partageable et résolument étrangère : l’inconscient.

III Une différence et une continuité entre l’écoute thérapeutique et la « simple écoute ». Une société en mal d’écoute.

J'affirme une continuité entre :

  • l’écoute ou l’interaction parler-écouter normale, sociale
  • l’écoute de l’écoutant ami, bénévole, parent
  • l’écoute éducative
  • l’écoute thérapeutique

La différence c’est que l’interaction d’écoute soignante est un espace protégé temporaire, ou l’un fait l’effort d’écouter et l’autre de parler. Cet espace nécessite une formation ou/et d’aller se faire écouter ailleurs, après (APP, supervision...). Cet espace retraite les défauts d’écoute dans le champ social, où on se doit d’être performant, d’agir, de tenir une image, de savoir, de faire, de décider, etc.

Notre société est peut-être en mal d’écoute parfois, en mal de profondeur et de présence réelle dans les espaces d’interactions et de paroles. Cette saturation de la parole « vide de sens », immédiate, ce culte de l’action, crée des trous dans l’appareil à penser des gens, et le cercle d’amis, le couple, la famille, les collègues. Les espaces d’écoute se diluent, se virtualisent et se démultiplient (mais même là, des espaces de résistance se développent : chat, blog, internet, téléphone portable, interstice et débarras professionnels (cf. P. Fustier, R. Roussillon), pause-clope, échanges informels de couloir).

Finalement, l’écoute thérapeutique c’est la base du dialogue démocratique, c’est l’antithèse de l’aliénation sectaire fondée sur l’emprise, la parole du maître, le « je sais, donc tais-toi », la toute puissance, ce que J. Lacan appelait le « sujet supposé savoir ».

IV De l’écoute individuelle à une écoute institutionnelleecoute3

D. MELLIER parle d’observation soignante et d’organisation d’un appareil psychique groupal d’équipe (cf. R. Kaës), afin qu’il ait une fonction partagée d’observation. L’institution exerce une observation collective soignante.

En appliquant le même raisonnement, on pourrait parler d’une fonction partagée d’écoute soignante institutionnelle. On pourrait penser une écoute groupale, et développer, voire étayer, les fonctions d’écoute d’équipe, voire une oreille institutionnelle.

Conclusion

Écouter est une affaire partagée, qui est l’affaire de tous et pas seulement du psychologue dans un espace de soin. Cette construction débute peut-être par la vigilance de s’écouter les uns les autres, en réunion.

 

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